
J’avais 16 ans, je commençais à me douter qu’il y avait autre chose que les westerns, la SF, l’épouvante, l’aventure et Louis de Funès, Stranger Than Paradise arrivait donc au bon moment, ne ressemblant à rien. Ça aurait pu être un autre, sans doute, mais c’est lui qui allait me sortir de mon enfance cinématographique. J’étais sous le choc de cette poésie qui faisait vibrer l’espace entre les choses, car ce ne sont pas les choses que filmait Jim Jarmusch, il ne s’y passe d’ailleurs rien, mais le vide, le rien, entre elles. Cette révélation de l’impermanence des choses me procurait une joie inouïe, libératrice, un satori. Jarmusch trouve un ton un peu triste, un peu drôle, très détaché, élégant. Du rien originel, le film garde un certain minimalisme se confondant avec son sujet. Le récit est fin comme du papier à rouler, pas de montage, des plans fixes pour la plupart, pas de discours, on a l’apparente simplicité, l’apparente légèreté d’un haïku. Bref, qu’est-ce que j’étais heureux de voir ces gens glander, aller d’un endroit l’autre et constater que rien ne change, tout est partout pareil, heureux de ces travellings sur ces vieux building new yorkais au son d’un magnétophone, ces motels pouraves, ces banlieues déprimantes, capturés par ce noir et blanc granuleux, heureux de la ballade à bord de cette caisse les pieds contre le pare-brise, tout ça pour la première fois, avec l’évidence que je l’ai toujours eu en moi. Dans Stranger Than Paradise, le soleil est gris, et un cheval de course s’appelle Tokyo Story. Revu avec plaisir et je m’empresse de dire que je le préfère mille fois à Dead Man. (vu en 2020)